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Le parfum, Patrick SÜSKIND

Un bureau d'écriture

Ce que la littérature m'a appris, c'est qu'en écriture, le champ des possibles se montre se fin. On peut tout se permettre. La beauté peut se trouver n'importe où, il suffit de savoir où regarder. Mais qu'en est-il du nez ? La beauté a-t-elle une odeur ? Un parfum peut-il laisser une trace sur le long terme et ainsi changer l'humanité ?


Tour de force saisissant que ce premier roman. Le parfum est une invitation à l'aventure, au royaume évanescent des odeurs. À chaque page, tu en as plein les narines. Le tout avec des mots, rien que des mots ? Comment diable est-ce possible ?


Paris, 1738. La chaleur est écrasante. Dans la ville règne une puanteur à peine imaginable pour les mortels que nous sommes. Les rues puent le fumier, les arrières-cours puent l'urine, les pièces d'habitation mal aérées puent la poussière renfermée, et les abattoirs puent le sang caillé. Les gens puent la sueur et les vêtements non lavés, les rivières puent, les places puent, l'église pue, le paysan pue comme le prêtre, le roi pue comme un fauve et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver.


C'est au cimetière des Innocents, l'endroit le plus puant de Paris, que naît le héros de ce roman. Il s'appelle Jean-Baptiste Grenouille. Sa mère accouche derrière son étal de poissons, au milieu des viscères et tente de le tuer. À cette époque, tout était jeté dans la Seine. Mais notre héros, alerté par l'odeur, se met à pousser des cris. Il sera balloté de foyer en foyer, de nourrice en nourrice. Personne ne veut de cet enfant : on prétexte qu'il ne sent rien, qu'il est possédé par le diable.


Va décrire l'odeur d'un bébé, toi. Et c'est en cela que le roman est une réussite. De son enfance à l'âge adulte, Jean-Baptiste Grenouille agira en fonction de son nez. Il sent tout. Il en veut plus. Capturer une odeur, ne pas la laisser s'évanouir, distiller, fabriquer un parfum. Son seul et unique but est de devenir le Dieu tout-puissant de l'univers, car celui qui maîtrise les odeurs maîtrise le cœur des hommes. Jean-Baptiste Grenouille n'aspire qu'à ça, il n'avait besoin qu'un minimum de nourriture et de vêtements. Son âme n'avait besoin de rien. Son seul désir est de créer LE parfum absolu, LE parfum ultime, le meilleur de tous les temps.


Le texte est d'une beauté incroyable. Vendu à plus de vingt millions d'exemplaires à travers le monde, traduit dans plus de quarante langues, Le parfum est vite devenu un classique de la littérature contemporaine dès sa sortie en Allemagne en 1985. C'est mon livre préféré de tous les temps, et en tant que grand lecteur, aucun livre ne l'a détrôné à ce jour. Je le relis tous les quatre ans, je l'ai dans plusieurs éditions et traductions différentes, non pour le lire en anglais, en arabe ou en japonais, mais pour le plaisir de la collection.


Les exemplaires de "LE PARFUM", premier roman de Patrick Süskind, dans des éditions et traductions différentes (anglais, allemand, arabe, japonais...)

J'ai découvert ce texte pour la première fois en cours de français, j'avais dix-sept ans. La notion de monstruosité était au programme. Se prendre une claque pareille à cet âge était d'une émotion intense. Étudier, analyser, comprendre la notion du monstre jusque dans son étymologie, pleurer d'admiration devant le chapitre final de ce livre, s'extasier comment un auteur peut raconter, exprimer la beauté.


Qui dit beauté dit laideur. Si Jean-Baptiste est doté d'un don hors du commun, il enrobe son histoire abominable. Son ambition olfactive sans bornes se heurte à des crimes plus atroces les uns que les autres. Patrick Süskind, pour le plus grand plaisir du lecteur, dépeint le dégoût et la fascination, à travers l'amour et à la mort, de Paris à Grasse.


Comment accepter son identité quand soi-même on ne sent rien ? L'âme d'un être a-t-elle une odeur ? Pourquoi l'odeur nous ramène à un souvenir ? Les relents d'un pot de chambre ont-ils plus de valeur que le parfum des jonquilles ? Est-il possible de dénicher une palpitation d’allégresse dans les ténèbres de nos semblables ?


En 2025, j'ai envoyé un mail à la maison d'édition qui a publié ce livre, basée en Allemagne. J'ai eu besoin de leur exprimer toute ma gratitude et les raisons qui font que ce livre a bouleversé ma vie de lecteur à jamais. Je souhaitais que ce message arrive jusqu'à l'auteur, en précisant que je n'attendais rien en retour. Patrick Süskind mène une vie extrêmement solitaire, discrète, reculée, loin des médias et des sollicitations.


Chef-d’œuvre extraordinaire pour les uns, livre perché pour les autres, Le parfum continue à traverser les décennies. À vue de nez, une expérience de lecture à ne surtout pas manquer.


Cédrik Armen,

Nantes, le 02/05/2026

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